Mémoire Landaise 1918

Jeudi 14 et dimanche 17 novembre 1918.
    Le jour de gloire.  Comme elles sont belles, nobles et fières, les heures bènies de la revanche du Droit, les heures de joie enivrante que nous vivons depuis que nous avons appris, presque coup sur coup, l'abdication et la fuite honteuse du Kaiser et la signature de l'armistice glorieux.
    - Comme la France respire plus à l'aise ; comme le vent d'automne qui fait flotter nos drapeaux semble plus léger ! Comme elles sont touchantes les larmes de joie qui brillent sur les yeux des survivants de la débâcle d'il y a cinquante ans, à la pensée que Seclan est effacé par la victoire de Foch !
    - Comme elles sont douces les larmes de délivrance, les larmes de fière tendresse des mères, des épouses et des amantes, à la pensée que le carnage a cessé enfin !
    - Comme elle sont sacrées les larmes des pauvres veuves, des mamans pitoyables de ceux qui sont morts mais qui ont vaincu...
    - Eperdue de bonheur et oubliant ses blessures, la patrie les bénit, tous ceux qui, dans ces combats terribles ont souffert et lutté pour son salut, toutes celles qui ont donné la chair de leur chair, qui ont sacrifié leurs espérances et leurs amours au plus saint des devoirs. Leur sublime sacrifice a fait lever les plus glorieuses moissons. Grâce à l'héroïsme des poilus qui vont nous revenir couverts de lauriers, grâce à ceux qui sont tombés et qui ne reviendront jamais, voilà que s'écoule enfin le vieil édifice féodal, abri d'iniquités séculaires, qui pesait sur l'Europe.
    - L'Allemagne casquée et éperonnée, l'épaisse virago à la tignasse blonde, aux gros yeux féroces derrière les lunettes ; est étouffée sous la botte du vainqueur ; elle gît désarmée, les crocs brisés, impuissante à mordre désormais. Ses maîtres rapaces qui l'ont menée à cet abîme ont fui, comme des lâches.
    - Le Kaiser et son gredin de fils n'ont pas même essayé de sauver l'honneur ; ils ont abandonné leur pays à l'adversité, eux qui sont cependant les auteurs principaux de son écrasante défaite. Le soir de Waterloo, Napoléon, que la postérité respectera et admirera toujours, malgré ses erreurs, chercha d'abord la mort autour du dernier carré de sa garde ; ensuite il se livra courageusement à ses vainqueurs, pour faire un sort plus doux à la France abattue. L'historien couronné que vient de frapper la justice immanente, et qui osait jouer au Napoléon, ne pense lui, qu'à sauver sa peau et ses richesses ; il se réfugie avec son affreux rejeton en Hollande, où ses vainqueurs sauront bien le retrouver, espérons-le.
    - Tous les roitelets qui ramassaient en tremblant les miettes du festin impérial, celui de Bavière, celui de Saxe, celui de Wurtemberg, d'autres principicules dont on ne sait même plus les noms, s'enfuient eux aussi, parmi les bagages de Guillaume, n'osant pas se retourner, de peur d'apercevoir les grandes ombres.
    - De l'ange Liberté et du Géant lumière, qui les chassent et qui les poursuivent comme la Justice poursuit le crime. Le jeune Empereur d'Autriche, effrayé de l'héritage qui lui est échu, l'abandonne sans regret ; il abdique également, écrasé sous le poids des fautes qu'il n'a pas commises, sous l'opprobre (honte  profonde) éternel qui pèse sur cette sinistre dynastie des Habsbourg dont la domination a été si funeste à l'Autriche.    
    - Et tandis que tous ces empereurs, que tous ces rois, hier encore si arrogants dans leur puissance inattaquée, fuient honteusement l'incendie qu'ils ont allumé. Les grandes réparations se préparent. Sur les vieilles ruines des Burgraves vont flotter demain les drapeaux alliés, dont les couleurs se reflèteront dans les eaux du Rhin ! Strasbourg va se réveiller de sa torpeur en entendant de nouveau cette Marseillaise, chantée pour la première fois dans ses murs. Et sur la haute tour de la vieille cathédrale, va flotter, après 48 ans d'exil le cher et glorieux drapeau aux couleurs victorieuses, le drapeau de Valmy, de Jemmapes, de Fleurus, d'Austerlitz, et d'Iéna, le drapeau de la Marne, de l'Yser, de Verdun, le drapeau des sublimes combats livrés, pied à pied, depuis quatre mois, par nos poilus et par nos alliés.
    - Et Metz ! Metz qui en 1871 avant l'annexion si brutale, était selon le mot de Gambetta "Vierge encore des souillures de l'étranger". Ces souillures, les voilà effacées et nous saurons les faire oublier à nos frères Messins
retrouvés ! - Sous la première étreinte de cette grande caresse enivrante de la Victoire, nous resterons encore éblouis, et, de nos âmes s'élèvent, ferventes, nos pensées de reconnaissance et d'amour.
    Gloire à notre France éternelle ; Gloire à ceux qui sont morts pour elle !  signé : René Boislaigue.